Mexique : La récente clôture des poursuites fédérales engagées contre la défenseuse des droits humains Kenia Hernández offre l'occasion de rendre justice et d'obtenir sa libération
Les organisations soussignées réclament une solution concernant l'incarcération de Kenia Inés Hernández Montalván, une femme autochtone amuzga et défenseuse des droits humains détenue depuis octobre 2020.
Depuis 2010, cette défenseuse des droits humains a fait l'objet de dix procédures pénales, dont seules deux sont encore en cours. Les huit autres affaires, toutes relevant de la juridiction fédérale, ont été classées. Elle risque actuellement 21 ans de prison en raison des deux affaires pénales toujours en cours dans l'État de Mexico. Ses avocats ont formé des recours pour réclamer une protection judiciaire contre ces deux condamnations, qui sont actuellement examinés par les tribunaux de la deuxième chambre en charge des affaires pénales.
Kenia Hernández est une défenseuse des droits humains dont le travail se concentre sur la défense des droits des peuples autochtones, des femmes, de la terre et du territoire, notamment en aidant les communautés à lutter pour leurs droits. Avant son arrestation, elle militait au sein de divers mouvements sociaux dans l'État de Guerrero en tant que responsable du Colectivo Libertario Zapata Vive et membre du Movimiento por la Libertad de los Presos Políticos del Estado de Guerrero (Mouvement pour la libération des prisonniers politiques de l'État de Guerrero), notamment en apportant son soutien aux communautés et aux personnes victimes de graves violations des droits humains.
Diverses organisations et organismes internationaux, ainsi que des députés européens et mexicains ont fait part de leurs inquiétudes face aux irrégularités persistantes qui marquent cette affaire, notamment le fait qu’elle n’ait pas été autorisée à assister aux audiences en personne, le déni de son droit à l'interprétation en langue amuzgo, ainsi que le refus répété de lui accorder des visites de sa famille, de son équipe juridique et des organisations qui la soutiennent. L'ouverture incessante d'enquêtes et de procédures visant à la maintenir en détention au fil des ans est largement documentée. La Rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la situation des défenseurs des droits humains, le Rapporteur spécial sur les peuples autochtones et le Groupe de travail sur la détention arbitraire ont fait part de leur inquiétude concernant les condamnations prononcées à l'encontre de Kenia.
Les organisations soussignées réaffirment que le pouvoir judiciaire a désormais la possibilité de rendre justice dans cette affaire. Suite à la clôture des procédures fédérales, nous demandons la résolution des recours directs formés au nom de Kenia Hernández dans les deux procédures locales engagées contre elle dans l'État de Mexico. Nous appelons les autorités mexicaines à respecter les normes internationales en matière de droits humains concernant les défenseur⸱ses des droits humains et le droit légitime de manifester pacifiquement. Prendre une décision conforme à ces normes serait cohérent avec l'obligation qui incombe à l'État de garantir une protection juridictionnelle effective, de prévenir les violations des droits fondamentaux et d'empêcher toute nouvelle criminalisation d'une défenseuse des droits humains autochtone, de son action en faveur des droits humains et de l'exercice de la contestation sociale.
Le cas de Kenia est un cas emblématique, car il illustre l'instrumentalisation du système judiciaire dans le but d’entraver son action en faveur des droits humains. De plus, des organisations nationales et internationales soulignent qu'il s'agit là d'un cas représentatif du schéma alarmant de détentions arbitraires, de détentions provisoires prolongées, ainsi que de privations de liberté injustes, excessives et disproportionnées prononcées à l'encontre des leaders autochtones au Mexique, une tendance qui a également été relayée par les Nations unies.
Alors que les deux affaires en cours sont en voie de règlement, Kenia Hernández reste emprisonnée et confrontée à des violations du droit à un procès équitable et de ses droits en tant que femme autochtone amuzga et défenseuse des droits humains. Les contacts avec sa famille, en particulier avec ses enfants, sont limités en raison de contraintes financières et de la distance ; elle ne peut se permettre que quelques minutes d'appel téléphonique par jour, et ses enfants ne peuvent lui rendre visite que tous les deux ou trois mois. Malgré ces circonstances, son engagement en faveur des droits humains n'a pas faibli, même pendant sa détention.
En 2024, elle a été transférée d'une prison de haute sécurité vers un établissement local situé dans l'État de Mexico, où des pratiques illégales commises par le personnel ont été mises au jour. Ces révélations ont entraîné des changements en interne, mais ont également donné lieu à des représailles et à de nouvelles attaques, ce qui a conduit au transfert de la militante à Tepozanes, dans le quartier de Nezahualcóyotl Sur, où elle continue à militer aux côtés d'autres femmes. Trois mois après son arrivée, elle a créé la coopérative « Tejedoras de Libertad » (Tisseuses de liberté), qui rassemble des dizaines de détenues qui réalisent des broderies et des textiles en s'appuyant sur un savoir-faire ancestral afin de créer des emplois, de renforcer leur bien-être psychologique, de subvenir à leurs besoins fondamentaux et de communiquer avec leurs enfants. Cet effort collectif a été récompensé par l'attribution d'un espace dédié à la coopérative, en reconnaissance de sa contribution à la cohabitation et à la réinsertion sociale, dans le respect des droits humains et dans un esprit de solidarité.
La situation de Kenia Hernández doit être analysée à la lumière du droit de défendre les droits humains et du droit de manifester pacifiquement. Son statut de défenseuse des droits des femmes autochtones implique un devoir de protection accru, qui doit au minimum garantir qu'aucun obstacle ne soit mis à sa défense et qu'elle puisse mener à bien son travail de défenseuse sans subir de représailles. Les préjudices causés par son incarcération injustifiée n'ont pas seulement touché cette défenseuse des droits humains, mais se sont également répercutés, pendant plus de 2 000 jours, sur ses enfants, sa famille, sa communauté et les mouvements auxquels elle appartient. La clôture des poursuites fédérales laisse entrevoir la fin des graves violations et des injustices subies par Kenia.
Afin de mettre un terme aux graves violations dont est victime Kenia Hernández, qui non seulement la touchent personnellement, mais stigmatisent également la défense des droits humains et portent atteinte au plein exercice des droits humains de sa communauté, les organisations soussignées lancent les appels suivants :
À la deuxième chambre en charge des affaires pénales, afin qu’elle se prononce sur les recours constitutionnels directs formés au nom de Kenia Hernández dans les deux affaires locales de l'État de Mexico, en tenant compte des normes internationales relatives aux défenseur⸱ses des droits humains et du droit légitime de manifester pacifiquement ;
Aux autorités de l'État de Mexico, afin qu’elles reconnaissent le travail de défense des droits humains de Kenia Hernández, en particulier son rôle de défenseuse des droits des femmes autochtones, comme l'ont déjà fait certains représentants du pouvoir législatif ;
Aux autorités de l'État de Mexico, afin qu'elles s'acquittent de leur obligation renforcée en matière de protection des défenseur⸱ses des droits humains, notamment en veillant à ce qu'aucun obstacle n’entrave la défense des droits humains et le droit de manifester pacifiquement, et en créant un environnement exempt de toute forme d'agression à l'encontre des défenseur⸱ses des droits humains au Mexique.
Les organisations soussignées réitèrent leur solidarité envers Kenia Hernández, sa famille, sa communauté et les organisations qui soutiennent sa cause. Dans un contexte régional marqué par la criminalisation croissante des défenseur·ses des droits humains, réclamer justice pour Kenia revient également à revendiquer le droit de défendre les droits.
Signé par :
- ACAT France
- Center for Justice and International Law (CEJIL)
- CIVICUS : World Alliance for Citizen Participation (Alliance mondiale pour la participation citoyenne)
- Front Line Defenders
- La Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), dans le cadre de l'Observatoire pour la protection des défenseur⸱ses des droits humains
- Organisation mondiale contre la torture (OMCT), dans le cadre de l’Observatoire pour la protection des défenseur⸱ses des droits humains

